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ENTRETIEN AVEC ELIA SVALDER
VARIATION N°4 : DIRE LE SECRET
Au cœur de votre livre, il y a la question d’être auteur et de ce que cet acte, dans une approche littéraire, dans une dimension juridique, recouvre. Ces deux états d’auteur parcourent votre livre et ont pour noyau commun le secret. Mais aussi, Nathanaël Fink sépare ses écrits, « Sandor –…
Lire la suiteENTRETIEN AVEC ELIA SVALDER
VARIATION N°4 : DIRE LE SECRET
Au cœur de votre livre, il y a la question d’être auteur et de ce que cet acte, dans une approche littéraire, dans une dimension juridique, recouvre. Ces deux états d’auteur parcourent votre livre et ont pour noyau commun le secret. Mais aussi, Nathanaël Fink sépare ses écrits, « Sandor – marge à gauche – ne se mêlait jamais au droit – marge à droite ». Pourriez-vous revenir sur cette frontière, cette barre, ce retournement du rapport entre « littérature », ce que l’on écrit dans un cahier ou un livre, et du droit ?
Pour Nathanaël, il s’agit de marquer dans son cahier la division, une division artificielle, mais qui lui est nécessaire. Les auteurs de fiction que sont Ossip, Gaya et Benjamin, semblent anéantir au contraire cette division ; ils se rêvent ou se pensent assassins ou voleurs, comme dans le rêve d’Ossip où cette femme qui fouille dans ses papiers, à la recherche d’un secret, se tue en se jetant par la fenêtre. Mais le roman ou la poésie est aussi le lieu où dire le crime, comme pour Ossip ou Gaya, et pas seulement lorsque la justice fait défaut. Dire le crime au sens de dire le secret, c’est-à-dire que le secret ne disparaît pas dans le dire, il ouvre une possibilité à la vérité de parler tout en la gardant aussi fermée. Ossip est le personnage nodal à ce sujet, ce qui lui donne cette dimension un peu fantomatique d’objet de toutes les identifications, qu’il soit vivant ou mort. Il est celui qui donne du fil et une aiguille aux autres pour qu’ils se raboutent, qu’ils tiennent debout. Aux deux seuls personnages du roman dont le nom est entier, Nathanaël Fink et Benjamin I Prats, respectivement nom ensablé et nom sans père – en Espagne, le i introduit, après le nom du père, le nom de la mère. Il s’agit aussi d’un hommage au peintre espagnol Santiago Rusiñol i Prats, Ossip donne son nom, qu’on ne connaît d’ailleurs qu’à moitié.
Justement au sujet de cette question du nom, le vôtre, des interrogations naissent sur le point de savoir s’il s’agit d’un pseudonyme et sur votre identité. Voulez-vous en dire quelque chose ?
Je peux essayer d’en dire quelque chose... Je crois que je fais à la fois mon Benjamin I Prats et mon Nathanaël Fink ! Elia Svalder est un pseudonyme, un nom que j’ai choisi, avec toutes les limites de la liberté de ce choix. Comme Nathanaël, j’ai voulu maintenir aussi une division entre différents champs, mes métiers. C’est mon écriture qui noue ces champs entre eux, pas mon nom qui ne serait, en quelque sorte, qu’une étiquette collée dessus pour faire croire un faux ensemble. Pour le reste, Variations Fink répond à votre question sans y mettre fin.
Bibliographie
Georg Cantor, La théorie Bacon-Shakespeare. Le drame subjectif d'un savant, textes réunis et présentés par Erik Porge, Clichy, Ed. GREC, 1996.
Giorgio Agamben, État d’exception, Homo sacer, L’ordre philosophique, Seuil, 2003.
Franz Kafka, Devant la Loi.
Hoffman, Contes fantastiques 2, GF - Flammarion, 1980, p. 220-221.
ENTRETIEN AVEC SARA FRATINI
ARTISTE PLASTICIENNE
ENTRETIEN AVEC SARA FRATINI
ARTISTE PLASTICIENNE
Tout au long de ma vie, pendant mes études, dans mon passé d’architecte et depuis mon enfance toscane, s’il fallait matérialiser un fil rouge, cela serait le dessin. Il a toujours constitué pour moi l’instrument par excellence de découverte et de compréhension du monde et une source inépuisable de liberté.
Mon rêve d’enfant, au risque d’être banale, simplement "devenir peintre". Éblouie, dès toute petite, par les chefs-d’œuvre des grands maîtres de la Renaissance florentine, je pensais, avec des yeux grands d’admiration, que là devait résider le bonheur. Je le pense encore !
Les artistes de la Renaissance florentine et toscane, en particulier Giotto et Piero della Francesca, avec leurs règles de composition rigoureuse, la lumière des Flamands, l’immense Titien, constituent mes piliers incontournables. Je sens souvent le besoin de revenir à ces sources.
La plupart du temps, la fabrique de mes images est mon atelier, où les idées arrivent dans le silence et l’intimité, entourée de mes catalogues et de mes archives de photos, qui constituent une riche et variée source d’inspiration, mais aussi d’objets et de matériaux volés à mon quotidien, susceptibles de se transformer en véritables sujets... Dans ma série Poupées-chiffons, débutée en 2022, de simples torchons sales de peinture se transforment en étranges personnages dansant en pastels et pigments colorés. J’ai effectivement une fascination très forte envers la matière, et cela se traduit aussi dans mon besoin d’expérimenter de supports très variés pour ma peinture.
Mon travail en peinture est une recherche constante et se nourrit de plusieurs disciplines et techniques contemporaines : l’instantanéité de la photo, la vidéo, l’utilisation des supports très différents, la création d’objets et l’installation, en sont souvent les préliminaires. Je construis parfois mes sujets, des petites maquettes, et leurs mises en scène ; il s’agit d’une forme de théâtralisation du réel, comme dans un "teatrino" ludique où le monde de l’enfance est toujours présent et la lumière joue un rôle principal. Tous ces dispositifs ont comme finalité la peinture.
La photographie est un véritable outil de travail pour moi. C’est un regard porté sur un sujet d’intérêt, un "frame" très subjectif, un point de vue, un cadrage très précis où lumière, espace et composition jouent un rôle essentiel. Je me sers quotidiennement de cet outil dans mon travail en peinture, les photos étant alors comme des croquis d’études. Certaines fois je travaille à partir de photos de mes peintures même, comme dans un jeu d’aller-retour, de mise en abyme.
Les croquis pour moi sont un vrai terrain d’exploration et d’expériences. Loin de la quête du "rendu final" ou du "projet prédéterminé", c’est là où je peux avoir de surprises très intéressantes et l’œuvre reste "ouverte" aux infinies variations sur un même thème. Comme dans la série Options, où un intérieur intime et habité, devient le lieu de tous les possibles.
Le principe de la série permet au travail de rester ouvert à l’exploration des infinies possibilités. L’acte de peindre comporte, à chaque geste, un choix définitif dans une direction précise. Travailler en série me permet de réhabiliter des voies précédemment abandonnées ou de m’aventurer sur des pistes encore inexplorées…
Cette question, qui n’en est pas une, est merveilleuse et contient sa réponse. Je partage cette réflexion poétique et vous remercie de ce rapprochement entre intérieurs et cocottes ! Une œuvre d’art, doit surtout ne pas tout dire, mais entretenir ce mystère entre présence et absence, laisser des pistes d’interprétation et d’imagination. Et puis pouvoir rester un jeu, avec sa composante d’humour, quand cela est possible.
Toutes les formes d’art, pour moi, sont "perméables", elles s’inspirent et se nourrissent réciproquement. La littérature et l’écriture me passionnent. Il est déjà arrivé qu’en lisant, je trouve le titre pour une œuvre. Et il m’arrive d’écrire de petits poèmes, encore plus intimes et secrets que mes peintures.
Andreï Tarkovski était peintre avant de devenir cinéaste. Il existe une vraie filiation entre la peinture, la photographie et le cinéma. Et il y a des œuvres au langage particulièrement universel, au charme desquelles on peut difficilement se soustraire. Chaque artiste est une goutte du même fleuve qui court depuis des millénaires… et "le fleuve emporte le fleuve" (Gérard Gasiorowski).
J’admire l’œuvre d’Andreï Tarkovski qui résonne profondément avec ma sensibilité. Dans ma série Viens, le choix de la séquence temporelle de deux arrêts sur image est inspiré de Nostalghia. Dans ce film, comme dans le cinéma de Tarkovski en général, la dimension profondément intimiste (voire autobiographique), est le médium par excellence pour exprimer le mystère, bien plus universel, de la condition humaine, en équilibre instable sur une lisière entre exil et terre natale, rêve et réalité, apparition et effacement. Ces images-mystère m’ont fascinée et m’ont donné envie de peindre.
Quelqu’un doit crier : "Nous bâtirons des pyramides". Peu importe si nous ne les bâtissons pas ! Il faut nourrir le désir et étirer notre âme, dans tous les sens, comme un drap qu’on étirerait à l’infini. Si vous voulez que le monde aille de l’avant, il faut nous donner la main.
La question est simple, comme la vérité. L’image est extraordinaire et osée : une lumière, symbole par excellence de "la raison", dans les mains d’un fou ! Cette bougie de Domenico, dont il faut protéger la flamme à tout prix, en vrai, représente la poésie. La poésie des paroles, la poésie des images, avec leur charge de symboles et de messages. J’ai toujours pensé l’art comme une forme de résistance, humble, silencieuse et secrète, et pour cela la plus profonde, radicale et révolutionnaire. Comme dans une course contre le temps, mettre l’infini dans le fini (la création dépasse la mort), mettre la beauté dans l’aliénation et l’horreur, la gratuité dans le matérialisme, le dialogue dans l’individualisme, le questionnement, le trouble et la folie dans le conformisme.
C’est ce que nous avons de plus intime, élevé, lumineux.
Sara Fratini, site
© Sylvain Dieuaide